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Le Pantaneiro

SPÉCIAL BRÉSIL Carnet de route brésilien

14 Octobre 2016 , Rédigé par Publié Le Point Publié dans #Brésil

Trois itinéraires - de Rio au Minas, de Salvador à Brasilia et une virée dans le Sud - nous promènent dans l'histoire et la diversité du Brésil. Avec des images pleines de nostalgie.

De Rio au Minas Gerais

Dans ce pays où l'avion est roi, le seul vrai moyen d'approcher l'intimité du passé reste souvent la route. Celle qui, de Rio de Janeiro, menait aux mines d'or du Minas Gerais et maintenant à Belo Horizonte (450 km) traverse un patrimoine qui ne se visite bien, prudence aidant, qu'au volant d'une voiture.

Gravir cette voie romantique qui escalade la chaîne littorale, c'est remonter le temps par degrés successifs. Première étape : Petropolis (60 km après Rio, 800 m d'altitude, 270 000 habitants), la « ville impériale », où Pedro II, l'empereur philosophe au long règne vaguement regretté, tint jusqu'à son abdication, en 1889 - pour cause d'abolition de l'esclavage ! -, une cour d'été sagement climatisée. L'oeil bleu, la barbe blonde, il hante encore son palais rose que j'avais connu presque à l'abandon et qui revit maintenant, parmi les lourds meubles de jacaranda, les portraits de famille et les joyaux de la couronne, dans une mise en scène de bon ton. Petropolis, avec ses nobles demeures pour ducs et barons aux noms de perroquets, c'est La Bourboule, pour le cadre, et Versailles en tout petit : un rêve d'Europe, un songe d'exil. On aimerait pouvoir y saluer l'ombre de Stefan Zweig, qui s'y donna la mort en 1942, au terme d'un enchantement brésilien qui ne compensait pas la perte de son « Monde d'hier ». On ne visite malheureusement pas la villa qui fut sa dernière demeure. C'est peut-être sage. La maison de poupée toute farfelue que s'y bâtit Santos Dumont, pionnier de l'aviation et dandy bricoleur, incite moins à la mélancolie.

Encore 200 kilomètres sur une belle autoroute, parfois crevassée de nids-de-poule, et l'on arrive à Barbacena, où, dans le même temps de guerre et d'exil, survécut avec sa famille Georges Bernanos. La Croix des âmes, la ferme où il s'essaya à l'élevage, est désormais enclavée dans le faubourg d'une ville qui a perdu son caractère rural, mais rien de son grand ciel lumineux. Ce ne devait pas non plus être si gai de son temps. Au moins résista-t-il à l'idée de s'y suicider. En faisant, dit-on, des enfants naturels.

Mais déjà nous voilà en plein coeur de cet Etat historique du Minas Gerais (les Mines générales), dont ce versant bucolique et laitier évoque une sorte d'Auvergne où la fièvre de l'or, à partir de 1700, aurait fait éclore des villes saisies par une ardente passion baroque. Dans l'ombre de Säo Joao del Rey, mi-rococo, mi-quincaillière, Tiradentes, bourgade longtemps déchue et miraculeusement intacte, est sans doute aujourd'hui, avec Parati, sur la côte, entre Rio et Santos, le plus séduisant village colonial du Brésil.

Congonhas tient tout entier dans les chefs-d'oeuvre visionnaires d'Aleijadinho - Greco tardif de l'art statuaire - qui montent la garde devant la basilique du Bom Jesus de Matosinhos. Ouro Preto, enfin, capitale de l'Etat jusqu'en 1887, berceau de l'« Inconfidencia mineira » (la rébellion du Minas de 1788), cette conjuration créole, fille des Lumières, qui sacrifia à l'émancipation future du Brésil sa figure christique, ce « Tiradentes », pendu, écartelé à Rio et qui était, à la vérité, plus officier qu'arracheur de dents. Ouro Preto (61 000 habitants) est un musée intact, le conservatoire le plus précieux de l'art luso-brésilien avec Salvador et Olinda, et en rien une ville morte grâce à son université et au tourisme. S'il n'y avait qu'un voyage à faire au Brésil, je plaiderais pour celui-ci, qui résume dans un espace européen de toute beauté l'essentiel de l'histoire du pays.

De Salvador à Brasilia

Trente ans après, j'ai peine à retrouver l'intimité voluptueuse de Salvador de Bahia. C'était une ville de douceur et de vent, et la voilà noyée dans le béton jusque dans ses plages d'Itapoa jadis vierges, et devenues des grenouillères jalonnées d'« espaces ludiques ». On a certes restauré à grands frais - et c'est bien - le vieux quartier du Pelourinho, mais pour en faire une sorte de Montmartre afro-brésilien bruyant et racoleur. Aseptisé, banalisé aussi, le « marché modèle » de la ville basse, où l'on pouvait acheter jusqu'à des ouistitis. Jorge Amado, le grand romancier de Bahia toujours vivant, se perpétue dans une fondation qui, hélas, tient déjà du mausolée. La vie ordinaire s'est écartée du centre, éclatée autour de quelques galeries commerciales éloignées.

C'est là aussi - mais c'est moins grave - le sort de Säo Paulo, dont le coeur Belle Epoque paraît se scléroser en un downtown déserté dès la nuit tombée. Dans « Tristes Tropiques », Claude Lévi-Strauss notait que les villes du Nouveau Monde passaient le plus souvent de la fraîcheur à la décrépitude sans s'arrêter à l'ancienneté. Cette disgrâce épargne au moins Brasilia, qui ne revendique que sa modernité. Conçue comme un rêve d'architecte, une utopie symbolique à prétentions fonctionnelles pour l'homme social, catégoriel et motorisé, elle n'a pas plus vocation à la patine qu'aux transformations qui modèlent insensiblement la physionomie des villes ordinaires. La nature humaine s'est naturellement vengée en sécrétant à sa périphérie des cités satellites qui sont une pépinière anarchique de sectes. Pour autant, cette ville-épure à l'esthétique très défendable joue, depuis quarante ans, son rôle de capitale avec l'aisance d'une vieille routière. On vous conseillera seulement de ne pas trop y solliciter de rendez-vous après le jeudi soir, car ceux qui le peuvent passent le week-end ailleurs.

Au sud des confettis d'Europe

Vous vous êtes arraché au spectacle inoubliable des cataractes d'Iguaçu en pleine forêt guarani, et puis si près, mais déjà si loin de ce tropique, Curitiba, un autre monde. Une ville sans grâce mais bourrée d'énergie, à l'image du gouverneur du Parana, Jaime Lerner, un architecte qui ne cesse d'inventer un destin à sa capitale. C'est une ville sans autre passé que celui de ses immigrants accourus de toute l'Europe au XIXe et au XXe siècle. Eh bien, on va en faire une sorte d'exposition universelle permanente ! Les parcs de Curitiba abritent l'un son village polonais, l'autre son église ukrainienne, encore un autre son mémorial allemand ou japonais. Quant à l'Italie, elle a tout un quartier à elle, Santa Felicidade, qui possède, avec Madalosso, temple universel de la pastaciutta, la seconde plus grande mangeoire du monde, selon le « Guinness Book » !

Cette manière de perpétuer la diversité européenne sans préjudice d'un fort sentiment d'appartenance à la terre d'accueil, on la retrouve dans tout ce Brésil méridional, où l'on peut passer de la civilisation de la vigne à celle du houblon. Dans le Santa Catarina, Blumenau, qui perpétue la mémoire d'un célèbre pionnier allemand, entrepreneur en immigration vers 1850, semble la copie conforme d'une cité bavaroise, avec, comme à Munich, son Oktoberfest qui attire chaque année près d'un million de joyeux buveurs en culotte de peau.

A Pomerode, sa coquette voisine de la vallée de l'Itajai, on parle encore le Plattdeutsch de Poméranie. La petite ferme des Raduenz semble sortir tout droit, dans son environnement d'Arcadie tropicale, d'un fief sablonneux de junkers. Comme la charrette à cheval où le maître de maison, pieds nus, entasse son purin, et comme les traits nordiques de ce vieux couple qui n'use guère que du dialecte d'aïeux auxquels plus rien ne le rattache... Ici, le temps s'est arrêté. Il y a place au Brésil pour tous les âges et les lieux de la terre !

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